Un concentré en sept représentations

Tobias Gerosa, au nom du comité de sélection

Quel panorama proposer de la création théâtrale en Suisse ? Réponse avec la 7eRencontre du Théâtre Suisse, qui aurait présenté sa sélection à Coire et au Liechtenstein.

Pour la Rencontre du Théâtre Suisse, c’était la quadrature du cercle. Après avoir, avec enthousiasme, intérêt et un regard critique, scruté 200 spectacles, le comité de sélection a fini par retenir neuf productions. Toutes les pièces ayant eu leur première entre le 1erjanvier et le 31 décembre 2019 étaient dans la course. Et ce dans trois régions linguistiques différentes, avec, il ne faut jamais l’oublier, des conditions de production très hétérogènes.

Le travail du comité de sélection composé de neuf personnes (directeurs de théâtre, metteurs en scène, journalistes culturels) a consisté à repérer les productions qui sortaient du lot d’un point de vue aussi bien thématique qu’esthétique, à dégager des tendances, à susciter la discussion. Le panorama qui en a résulté est un concentré de l’année théâtrale 2019 en Suisse.

La sélection s’est bien sûr faite en fonction de critères déterminés, au premier rang desquels la qualité artistique. D’autres éléments étaient l’actualité du propos, le caractère innovant, le débat suscité par certaines productions. Il fallait en outre veiller à ce que les différentes régions linguistiques soient équitablement représentées. Prendre en compte tout cela dans la discussion – quoi de plus simple !

Et c’est ainsi qu’a vu le jour le programme qui vous est proposé. Le fil rouge qui rattache la sélection aux racines-mêmes du théâtre, ce sont les grandes questions existentielles exprimées dans des termes contemporains. Sans oublier la question de la représentativité du théâtre : qui a les honneurs de la scène, qui décide, et à quel public les productions s’adressent-elles ?

La Rencontre s’est ouverte à des sujets comme le changement climatique, la précarité, les migrations – et bien sûr il y a partout l’enjeu de l’amour. Par bonheur, la diversité règne, tant pour ce qui est des esthétiques, des tonalités que des conditions de production. La Rencontre est une occasion unique de voir des productions si diverses et de s’en réjouir.

Jérôme Richer a brisé le quatrième mur en consacrant Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventerà la pauvreté qu’on rencontre dans un pays riche comme la Suisse. Les pauvres sont à coup sûr parmi les premiers à ne plus fréquenter le remonte-pente au pied duquel Paul et Georg attendent en vain, dans Der letzte Schnee, alors que Jonas Knecht aura fait fondre bien d’autres certitudes que la neige sous les skis.

De son côté, Christoph Frick avec son Theater Klara (en collaboration avec la Kaserne Basel et le théâtre Tuchlaube Aarau) introduit une ouverture sur le monde dans le petit pays riche aux eaux usées polluées par la cocaïne, en prenant en otage les spectateurs pour les faire pénétrer dans le pénitencier bolivien Palmasola. De même, Les Italiensreprésentent sur scène de nouvelles couches sociales dans la pièce emprunte de réel de Massimo Furlan.

La Rencontre du Théâtre Suisse montre sur scène une diversité qui est depuis longtemps une réalité vécue dans nos villages et nos villes plurilingues. Avec L’amore ist nicht une chose für everybody (Loving kills), la jeune troupe tessinoise Colletivo Treppenwitz (qui avait il y a deux ans participé au Forum des jeunes professionnels des arts de la scène) traite du sujet intemporel de l’amour dans cette société plurilingue.

Plurilinguisme que l’on retrouve dans de nombreuses productions. Les spectacles sélectionnés parviennent également à interpeler de nouveaux publics : c’était également un critère de la sélection. À voir les jeunes tout particulièrement se passionner pour Angels in America de Tony Kushner, dans la première mise en scène du chorégraphe Philippe Saire, la dimension historique du théâtre devient immédiatement palpable.

La Cerisaiede Tchekhov réécrite par Yana Ross renvoie la société à ses traumatismes. Même s’il ne reste pas un mot de l’original, on découvre avec effroi à quel point le diagnostic posé il y a cent ans reste d’actualité.

La suite que Sybille Berg donne à Lysistratad’Aristophane avec In den Gärten oder Lysistrata Teil 2serait une façon dystopique de développer le thème jusqu’à aboutir de fait à une autoliquidation de l’humanité (ou du moins de sa partie masculine). Il ne resterait alors plus que le souvenir, comme dans la production que Barbara Frey propose avec Die Totend’après James Joyce, d’un grand raffinement esthétique et où la musique joue un rôle majeur. Malheureusement, pour des raisons techniques, il n’a pas été possible de donner ces deux dernières productions lors de la Rencontre.

Quel panorama présenter de la création théâtrale en Suisse ? Nous avons proposé notre sélection. À vous de vous faire votre idée. Entrez dans la discussion. Les sept productions proposées donnent une ample matière à débattre.

Tobias Gerosa, au nom du comité de sélection

26.03—-